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Magazine n° 007 de Octobre - Décembre 2007

Page 30  

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Ghislaine Sathoud: Combats de femme

Installée au Canada depuis une dizaine d’années, Ghislaine Sathoud est une figure de proue de la lutte contre les violences faîtes aux femmes et contre toutes autres formes de discriminations. Auteur de plusieurs collections de nouvelles et de pièces de théâtre et contributrice dans différents ouvrages, Ghislaine met son talent au service de causes qu’elle défend avec ferveur. L’émancipation de la femme, son épanouissement et son intégration, et le sort des enfants font partie de ses combats. Combats de femme certes, mais combats pour la cause humaine avant tout car Ghislaine s’érige contre toutes les formes de discrimination qui asservissent l’Homme. Ses nouvelles et pièces de théâtre sont aujourd’hui utilisées dans des programmes de sensibilisation aux violences en milieu ethnoculturel, ainsi que dans des séminaires de prévention. Parmi ses œuvres, on compte « Les maux du silence » (2000), pièce de théâtre interprétée lors de la marche mondiale des femmes, « Ici, c’est pas pareil chérie » (2005), pièce de théâtre également interprétée dans le cadre de programmes contre la violence, « Hymne à la tolérance » (2004), premier roman, « Les frères de Dieu » (2006), une collection de nouvelles et plusieurs recueils de poésie, tels que « Poèmes de ma jeunesse » (1988), « L’ombre de Banda » (1990), et « Pleurs du cœur » (1995). Elle a aussi à son actif, un recueil de contes, « Itiana », publié en 2002. Dans son plus récent ouvrage, « Les femmes d’Afrique centrale au Québec », publié en 2006, Ghislaine s’attaque de plain-pied au problème de l’immigration et de l’insertion des femmes. Militante au sein de nombreuses organisations non-gouvernementales et d’associations caritatives, Ghislaine Sathoud est décidemment une femme engagée.

AVANT-GARDE : L’une de vos nouvelles “Frères de Dieu” aborde le thème des Eglises en Afrique. Que pensez-vous du développement de ces Eglises de réveil ?
Ghislaine Sathoud :
Ces Eglises dites de réveil existent partout dans le monde, pas seulement en Afrique. Ce qui est déplorable c’est la manière dont on se sert de Dieu pour exploiter la « misère » des autres.
Je suis chrétienne et je ne peux que me réjouir de constater que Dieu occupe une place importante dans nos sociétés. Cependant, c’est dans la manière de vivre la foi chrétienne qu’on assiste à des déchirements. En fait, il faut laisser le libre arbitre. Que les gens prient dans les églises qu’ils choisissent sans subir de pression !

Du théâtre à la nouvelle, le passage d’un style à l’autre est-il facile et qu’est-ce qui est plus difficile à écrire ?
► J’ai commencé par publier de la poésie, même si dans mes tiroirs j’avais également des nouvelles. Quand je prépare un texte, je choisis le genre selon les sentiers que mon inspiration emprunte. Je ne le sais pas à l’avance.
Qu’est-ce qui est le plus difficile à écrire ? Je ne pense pas que la difficulté de pratiquer un genre plutôt qu’un autre soit au cœur du choix. En fait, je n’ai jamais réfléchi à cette question. Disons que le besoin d’y penser ne s’est jamais présenté.

Vos deux pièces de théâtre « Ici, ce n’est pas pareil chérie » et « Les maux du silence », mettent en exergue le problème de l’immigration et des violences conjugales. Comment ont-elles été accueillies, par les femmes et les hommes africains ?
►Ces pièces parlent de l’immigration et de l’intégration dans la société d’accueil. La différence au niveau de la perception de la violence conjugale est donc évoquée pour «informer » le nouvel arrivant des lois dans sa société d’accueil. Au Canada, la violence est non seulement un crime, mais aussi et surtout, elle ne se limite pas seulement à la violence physique. Les autres formes de violences sont également réprimandées, au même titre que la violence physique.

Je rappelle que la pièce intitulée Ici ce n’est pas pareil chérie a été rédigée dans le cadre d’un programme sur la violence conjugale en milieu ethnoculturel, pour l’Alliance des Communautés Culturelles pour l’Égalité dans la Santé et les Services Sociaux (ACCESSS). Elle a été enregistrée sur DVD et sert d’outil d’intervention et de sensibilisation sur la violence conjugale chez les immigrants.  L’objectif est donc « d’informer ».

La pièce a été interprétée par des acteurs professionnels du théâtre Parminou. Le projet s’est déroulé en plusieurs phases. Un accord a été signé entre l’Alliance des Communautés Culturelles pour l’Égalité dans la Santé et les Services Sociaux (ACCESSS) et le Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes de l’Université de Montréal (CRI-VIFF). À la suite de l’évaluation de cette pièce, un colloque a été organisé le 13 septembre 2006 sous le thème  « Mieux comprendre pour mieux intervenir ». Des organismes comme le  Centre national de prévention du crime du gouvernement du Canada, le Ministère de la sécurité publique du Québec, et le Ministère de la Condition féminine du Canada ont appuyé la réalisation de ce Colloque.

Pour évaluer la pièce, le (CRI-VIFF) a rencontré plusieurs personnes et des organismes pour donner des avis sur le DVD. Les résultats de l’évaluation démontrent l’accueil favorable de la pièce. J’ai reçu quelques messages surtout de la part des femmes qui sont en fait des témoignages. Elles se retrouvent dans les personnages.

Quant aux hommes, certains sont d’avis qu’il faut condamner la violence. D’autres par contre soutiennent que la perception de la violence ici ne cadre pas avec notre culture. Nombreux ont du mal à accepter la violence psychologique par exemple. Et c’est là que se situe justement l’intérêt de la sensibilisation. L’objectif est de mettre l’accent sur les différences au niveau de la perception de la violence. Il s’agit également de donner l’information sur les « sanctions ». Bien évidemment aussi, au niveau des sanctions, les avis ne sont pas unanimes.

Enfin, la violence conjugale est universelle, on ne le dira jamais assez. Mais, il y a une différence au niveau de la perception de la violence à cause des différences culturelles. D’autres facteurs au niveau du parcours migratoire peuvent expliquer certains comportements sans pour autant les excuser. Dans ce DVD, plusieurs autres formes de violence ont été mises en exergue pour souligner que la violence n’est pas seulement physique. La non-reconnaissance des diplômes et de l’expérience professionnelle a un effet dévastateur sur les nouveaux arrivants et les conséquences se ressentent jusqu’au niveau des familles. La traduction anglaise de la pièce s’intitule  « Things are different here, dear! ». D’autres traductions sont en cours.

Quant à l’autre pièce, Les maux du silence, il s’agit également de l’intégration et de ses conséquences sur les individus.
Comme vous le constatez, la violence est présente, mais d’autres aspects importants du parcours migratoire sont évoqués.

Pensez-vous que le théâtre puisse être un véritable outil de sensibilisation sur certaines problématiques sociétales ?
► Plusieurs organismes ici choisissent ce moyen pour s’impliquer dans une cause et mener des actions de sensibilisation.
Comme je viens de vous l’indiquer, j’ai par exemple écrit la pièce « Ici ce n’est pas pareil chérie ! » à la demande d’ACCÉSSS, un organisme qui s’intéresse à la problématique de l’immigration. Comme beaucoup d’autres le font de plus en plus d’ailleurs, le théâtre a été choisi pour mettre en place un programme de sensibilisation sur l’immigration et la violence.
Oui, je suis de cet avis et je pense que le théâtre peut servir d’outil de sensibilisation.

Considérez-vous donc que la nouvelle, le théâtre ou le roman, doit avoir un message de société ou l’écrivain doit-il se cantonner à divertir ?
► Tout dépend de la motivation de l’auteur. Une œuvre peut simplement divertir ou passer un message. Voire même les deux à la fois !  Une chose est certaine si le message touche un lecteur, l’auteur ne peut que se réjouir.

La tradition est omniprésente dans vos nouvelles. Avez-vous le sentiment qu’elle constitue un frein à l’intégration ? Au développement ?
► Assurément certaines traditions ne favorisent pas l’intégration. D’ailleurs, il faut également préciser que le fait de vivre loin du pays d’origine place parfois dans un « conservatisme » exagéré. Et puis, déjà en Afrique toutes les traditions ne sont pas nécessairement « tolérées ».

Comment comprendre que dans un pays comme le Canada par exemple, des hommes décident « d’empêcher » aux femmes de « s’épanouir » et prétendent agir au nom de la  tradition ? Ces arguments sont balayés d’un revers de la main puisqu’en Afrique les femmes se prennent en charge et dénoncent aussi les injustices. Elles le font « librement » parce que les temps changent. Alors de quelle Afrique parle-t-on ? Quelles traditions veut-on préserver, celles qui sont déjà condamnées sur place ? Comment exporter ce qui n’est pas acceptable sur place ?

Pour se référer à la violence par exemple, une africaine qui reçoit un coup aura aussi mal qu’une occidentale. Donc, une africaine peut refuser de subir la violence.

Vous avez publié un essai sur l’immigration des africaines au Canada. Pouvez-vous nous décrire cette pratique du « parrainage » que vous semblez dénoncer ?
► Le  parrainage est une pratique contraignante pour tout le monde.  C’est une procédure de rapprochement familial. Le parrain s’engage sur le plan administratif à subvenir aux besoins de la personne parrainée. Il faut dire que cette procédure a fait couler beaucoup d’encre. En fait, le parrain avait trop de « pouvoir » et les femmes parrainées subissaient des abus.

Plusieurs organismes ont dénoncé cette pratique. Aujourd’hui, les choses ont changé heureusement. Actuellement, une femme parrainée qui subit de la violence peut recevoir une aide. Elle peut refuser de rester victime.
Mais, la reconnaissance de la vulnérabilité des femmes parrainées est une chose, la réalité est une autre. Il faut encore que les femmes parrainées décident de mettre fin à certaines pratiques inhumaines dont elles sont victimes. Et c’est là que la pesanteur de la tradition intervient. Dans la communauté africaine, il est mal perçu qu’une femme consulte une assistante sociale. Ce contact avec les travailleuses sociales comme on les appelle ici, est parfois qualifié comme un désir de nuisance pour faire mal au mari.

Qu’est-ce qui vous a inspiré à écrire cet ouvrage ?
► Une volonté de participer à la lutte pour l’amélioration des conditions de ces femmes d’ailleurs qui éprouvent plusieurs difficultés.  Au-delà de cette adhésion à une cause qui me concerne moi aussi, je voulais rendre hommage à ces femmes. Elles traversent des épreuves sans lâcher prise. Courageusement, elles s’impliquent pour se faire une place dans la société d’accueil.

Ici, le terme « nouvelle vie » est entier. Il faut s’adapter à la nouvelle société ne serait-ce qu’au niveau du climat. Mais surtout, il faut accepter que la vie antérieure soit « amputée ». Une nouvelle naissance. Une immersion dans un environnement différent de la culture d’origine. On parle d’expérience canadienne. On parle aussi de diplômes canadiens. Ce n’est pas une mince affaire !
Avec ce livre, je tenais vraiment à rendre hommage à ces femmes.



 
 

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